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"Un acheteur mutualisé ne devrait pas dire ça ! "

A propos de l’auteur

Mme Odile Herbillon
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Regrouper les services, mutualiser les directions des achats, en faire autant pour celles de la commande publique, réorganiser, simplifier, fluidifier, optimiser la performance achat, réaliser des économies d’échelle, percevoir les limites de la massification en fonction des territoires, créer des groupements de commandes et des centrales d’achat, ça ne date pas vraiment d’hier. Aujourd’hui tout le monde sait mutualiser. Enfin, presque tout le monde. Parce que l’intercommunalité à géométrie variable, pour les acheteurs, c’est l’enfer…

Nous avions rencontré Régis en région parisienne, il y a deux ans, à l’occasion d’un colloque sur la dématérialisation. Ce sont les enjeux de ce nouveau challenge pour les acheteurs publics qui l’intéressaient. Échanger avec ses collègues, savoir comment convaincre les entreprises que la "démat" ne devait pas être perçue comme un handicap de plus, moderniser la fonction achat, se projeter dans l’avenir… À trente ans, ses concours en poche, il ne s’imaginait pas d’autre plan de carrière que dans la territoriale. En plus, sa collectivité avait ouvert le grand chantier de la mutualisation....

Près de 300 avenants de transfert à boucler en six semaines... avec des élus qui voulaient passer à la hussarde avant les municipales et les sénatoriales


Mais voilà, après deux années épuisantes, il vient de lâcher l’affaire : « Je n’ai jamais vu un tel gâchis, confesse-t-il, un manque flagrant de concertation, un pilotage pifométrique ... pour autant qu’il y ait eu un pilote dans l’avion. Nos alertes qui restaient ignorées, certains marchés étaient transférés, d’autres non ; près de 300 avenants de transfert à boucler en six semaines avec des élus qui voulaient passer à la hussarde avant les municipales et les sénatoriales, nous donnant six mois pour détricoter des marchés multi-sites, puisque certains équipements devenaient communautaires et d’autres non. Et je ne parle pas des transferts d’agents ou des organigrammes qui ressemblaient surtout à des jeux de chaises musicales… ».
Manque de volonté politique, manque de courage managérial, manque d’écoute et d’anticipation. Pour Régis, les acheteurs ont été clairement envoyés dans le mur.
 

L’œuf de Colomb


Vouloir faire plaisir à tous les élus de l’interco alors qu’il fallait purement et simplement fusionner,  c’était une grossière erreur, un manque total de clairvoyance et une précipitation que les acheteurs ont payée cash

« Des comités de pilotages, il y en a eu, déplore Régis, surtout lorsque les voyants sont passés au rouge. Mais réunir vingt cadres autour d’une table alors que personne ne veut récupérer la pomme de terre chaude, ça tourne vite au règlement de comptes ».

Pour lui, les DGS et les DGA devraient parfois descendre dans l’arène et faire de l’opérationnel : « Remplir des centaines de tableaux Excel qui de toutes les façons n’ont pas été lus lorsqu’il en était encore temps, expliquer en vain que monter un groupement de commandes pour 30 000 € coûte pas loin de 6 000 € à la collectivité et devoir, de toute façon, en lancer une cinquantaine à l’arrache ; nous demander de tout massifier,  alors qu’on ne peut de toute façon pas le faire pour les marchés de travaux, la liste est longue… ».

Pour lui, il y a eu un véritable manque de courage politique : « Vouloir faire plaisir à tous les élus de l’interco alors qu’il fallait purement et simplement fusionner, c’était une grossière erreur, un manque total de clairvoyance et une précipitation que les acheteurs ont payée cash ». Et d’évoquer l’une des situations ubuesques qui tiennent selon lui à un découpage à géométrie variable, selon les marchés : « Alors que le patrimoine immobilier est en partie mutualisé, l’entretien des locaux ne l’est pas. On va finir par devoir compter le nombre de rouleaux de papier toilette pour savoir qui paie quoi ! Va-t-on faire un groupement de commande ou les compter un par un pour savoir à qui les refacturer  ? » s’interroge Régis dans un large sourire.
 

Les directions des achats sous pression

Avec 500 et 600 marchés à monter ou à transférer en un an, je ne vois pas comment mes directeurs pouvaient s’en sortir !

Régis est beau joueur et ne lance pas la pierre à sa hiérarchie : « Je préfère être à ma place qu’à la leur, confesse-t-il, parce qu’ils n’ont pas fini de s’amuser. L’hiver arrive, et si les agents qui travaillent dans les bâtiments de l’interco veulent avoir du chauffage, il faudra qu’ils viennent avec leur Damart... parce que ce marché-là est toujours géré par la ville. Manifestement, les avenants que nous avions pourtant préparés dans les temps sont encore coincés dans une pile de parapheurs… ». 

Pour lui, ce n’est pas au niveau des directions de la commande publique et des achats qu’il faut trouver des responsables, mais à l’étage du dessus, chez les politiques : « Avec 500 et 600 marchés à monter ou à transférer en un an, je ne vois pas comment mes directeurs pouvaient s’en sortir. Leurs alertes ont été ignorées, le comité de pilotage monté bien trop tard. Et, de toute façon, comment aurait-on pu avancer en voulant accorder les violons des acheteurs de quinze communes en à peine un an, surtout en l’absence d’une étude des ressources nécessaires pour absorber cette charge de travail, des marchés transférés par dizaines par collectivité sans les acheteurs ? ».

Je ne serai plus là lorsque la Chambre Régionale des Comptes viendra mettre son nez là-dedans

Régis a bouclé ses valises et part dans une semaine dans une petite interco landaise : « J’en étais arrivé à me demander pourquoi j’avais choisi la fonction publique... c’est grave, non ? ».
Quelques satisfactions tout de même : « Quitter les brumes du Nord, avoir appris tout ce qu’il ne fallait pas faire (…) et savoir que je ne serai plus là lorsque la Chambre Régionale des Comptes viendra mettre son nez là-dedans ».